Kees Van Leeuwen, l’homme qui murmure à l’oreille des vignes

13 septembre 2025

Des Pays-Bas à Bordeaux : l’itinéraire d’un passeur de sciences

Lorsqu’un enfant d’Amsterdam finit par percer les mystères des vignobles de Bordeaux, il y a forcément une histoire qui sort du commun. Né en 1962 aux Pays-Bas – un pays sans tradition viticole affirmée –, Kees Van Leeuwen incarne la genèse d’un scientifique guidé par la curiosité au-delà des frontières et des habitudes. Après une formation initiale en biologie à Wageningen, le grand centre néerlandais d’agronomie, il bifurque très vite vers les sciences de la vigne, trouvant dans ce végétal capricieux un interlocuteur unique.

Van Leeuwen arrive en France dans les années 1990, poussé par l’envie de travailler au contact des plus grands vignobles. Il s’installe à Bordeaux, intègre l’Institut des Sciences de la Vigne et du Vin (ISVV), et s’imprègne de la culture du vin autant que de ses subtilités scientifiques. Rapidement, il gravit les échelons et devient professeur à l’Institut national polytechnique de Bordeaux, affichant aujourd’hui une carrière de plus de trente ans au service de la vigne (source : ISVV, Université de Bordeaux).

Une obsession : décrypter le terroir

Là où beaucoup se contentent d’une approche œnologique, Van Leeuwen se distingue par la radicalité de sa démarche : comprendre la vigne à la racine pour révéler l’essence du terroir. Plus qu’un mot-valise usé, le terroir, dans ses recherches, devient un terrain d’investigation quasi forensique. Sols, microclimats, interactions biologiques, tout passe au crible de son regard rigoureux.

  • Sol et sous-sol : Il s’attache à démontrer l’impact crucial de la composition du sol (argile, calcaire, graves, sable) sur la croissance de la vigne, et surtout, sur la qualité potentielle du vin obtenu.
  • Régulation hydrique : Van Leeuwen étudie l’hydrologie des terroirs, pointant qu’un stress hydrique « contrôlé » est l’un des principaux moteurs de la concentration aromatique, surtout pour le Merlot et le Cabernet Sauvignon à Bordeaux.
  • Microclimats : Il cartographie finement les variations de température et d’humidité au sein même des parcelles, révélant pourquoi deux vignes situées à quelques mètres l’une de l’autre peuvent donner des profils aromatiques différents.

Son article fondateur « Terroir: the effect of the physical environment on vine growth, grape ripening and wine sensory attributes » (Elsevier, 2004) synthétise des décennies d’essais et démontre comment chaque facteur terroir influence une étape de la maturation du raisin. (Source : Elsevier)

Un pionnier de la viticulture de précision

Avec Van Leeuwen, la recherche viticole franchit un cap technologique. Dès le début des années 2000, il comprend que la cartographie traditionnelle ne suffit plus : pour comprendre la vigne, il faut multiplier les points de mesure et recouper les données spatiales, agronomiques et climatiques.

  • Cartographie infrarouge et drones : Il introduit l’usage de l’imagerie satellite et drone pour établir la « signature hydrique » d’un vignoble, ouvrant ainsi la voie à une gestion ultra-localisée de la viticulture (source : Vitisphere).
  • Modélisation climatique : Il participe à l’élaboration de modèles informatiques prédictifs pour anticiper les effets du changement climatique sur le comportement des cépages, aidant ainsi les domaines à s’adapter à la précarité future de l’eau.
  • Indicateurs biologiques avancés : Van Leeuwen a aussi initié la mesure d’indices foliaires, d’épaisseur de peaux de raisins et l’étude fine des cycles chimiques afin d’optimiser la date des vendanges.
Méthode Apport principal Impact sur la viticulture
Imagerie satellite Cartographie de la vigueur des pieds de vigne Travail de précision intra-parcellaire
Modèles climatiques Prédiction de la maturité et du stress hydrique Adaptation au réchauffement et choix des cépages

Ces innovations ont inspiré de nombreux châteaux, de Château Cheval Blanc à Château Latour, pour lesquels il a été consultant, dans leur choix de replantation ou d’évolution des pratiques culturales (source : Terre de Vins).

À la frontière de la science et du terrain

Ce qui distingue Van Leeuwen, c’est le dialogue permanent entre laboratoire et rang de vigne. Ce chercheur ne craint pas de salir ses bottes pour vérifier avec humilité l’effet d’une hypothèse sur le terrain. À l’heure où la science se spécialise à outrance, lui refuse la tour d’ivoire. Il anime régulièrement des conférences auprès des vignerons locaux, partageant résultats, protocoles et anecdotes concrètes.

Dans un entretien accordé à la revue La Vigne, il confiait : « Ce que j’apprends dans les livres, je le confronte au cep. Ce que m’apprend le cep, je le modélise. » Une démarche qui transcende la simple théorie pour fonder ce qu’on appelle aujourd’hui la viticulture intégrée.

Quelques exemples marquants de terrain :

  • Il a suivi le replanting massif de Château Cheval Blanc (37 hectares) en expérimentant différentes densités et modes de conduite pour vérifier in situ l’incidence sur la qualité des raisins (source : La Vigne, 2021).
  • À Pomerol, il a documenté une parcelle dont la mutation hydrologique en 2003 (sécheresse) a bouleversé le profil tannique d’un même Merlot, illustrant la plasticité autant que la fragilité du cycle végétatif.

Transmettre : la pédagogie comme fil conducteur

Van Leeuwen ne se contente pas d’accumuler les diplômes et publications (plus d’une centaine d’articles à son nom, selon l’INRAE). Son second engagement, peut-être le plus fondamental, réside dans la transmission du savoir. Professeur d’ampélologie, il forme chaque année une centaine d’étudiants internationaux à Bordeaux Sciences Agro – futurs consultants, vignerons et œnologues.

Sa pédagogie s’appuie sur trois piliers :

  1. Un socle scientifique solide (physique des sols, physiologie végétale)
  2. L’apprentissage par l’observation (nombreuses sorties sur le terrain)
  3. L’ouverture aux enjeux contemporains : écologie, changement climatique, durabilité

Son approche humaniste de la vigne fait de lui un passeur entre générations. Plusieurs de ses étudiants occupent aujourd’hui des postes-clés dans la filière, que ce soit à l’INAO, dans de grands domaines ou dans la recherche publique.

Kees Van Leeuwen et la révolution silencieuse du vin

En quoi la démarche de Van Leeuwen est-elle si singulière, et pourquoi fascine-t-elle la filière ? Parce qu’il a replacé la vigne au centre du débat, à une époque où la tentation de la technologisation excessive était grande. Il rappelle, études à l’appui, que le vin – avant d’être affaire de chimie ou de marketing – reste d’abord l’expression sensible d’un équilibre entre un sol et une plante.

Face à l'urgence écologique et aux bouleversements du climat, sa recherche pragmatique donne aux professionnels des armes concrètes pour s’adapter, tout en préservant la typicité des vins. Au fond, c’est moins la volonté de « tout savoir » sur la vigne que le désir d’en respecter toutes les nuances qui anime Kees Van Leeuwen. Une quête d’humilité face à la complexité du vivant, au service de ce que la vigne sait révéler de meilleur : le génie du lieu et la main de l’Homme, esquissés dans chacune des bouteilles qu’elle inspire.

L’œuvre de Van Leeuwen invite ainsi à changer de regard. Observer, écouter, expérimenter sans cesse : telle est la clef pour comprendre la vigne… et, à travers elle, réinventer le vin de demain.

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