En 2012, Bordeaux et Bourgogne à la conquête du monde : regards croisés sur deux géants de l’export

24 août 2025

L’export en 2012 : entre reprise mondiale et accélération asiatique

La crise financière mondiale de 2008 avait laissé planer de nombreux doutes sur l’appétit des marchés étrangers pour le vin français. Or, 2012 s’est révélée une année de rebond pour le commerce extérieur du secteur. Portée par une demande internationale en hausse, la France a vu ses exportations de vins progresser en valeur de 8,6 % par rapport à 2011 (source : Fédération des Exportateurs de Vins & Spiritueux de France, FEWS). Les deux géants, Bordeaux et Bourgogne, ont été les principaux moteurs de cette performance, avec des dynamiques différentes mais complémentaires.

  • Bordeaux : Près de 2,29 milliards d’euros de chiffre d’affaires à l’export pour 2012, affichant une progression de 17 % en valeur par rapport à 2011 (CIVB).
  • Bourgogne : Nouveau record historique avec 742 millions d’euros à l’export (+13 % en valeur), et pour la première fois plus de la moitié de sa production est expédiée hors de France (BIVB).

Un contexte favorable nourri par la faiblesse de l’euro en début d’année, des récoltes fluctuantes en Nouvelle-Zélande et Australie, et surtout, la focalisation de la Chine et de l’Asie sur les vins français dits « de prestige ».

Bordeaux : l’empire du médoc à l’assaut de Pékin et Hong Kong

Des volumes et des valeurs record

2012, c’est le millésime du grand « boom asiatique ». Bordeaux, fort de sa masse, de son image mondiale et de ses réseaux commerciaux ancestraux, surclasse tous les autres vignobles français à l’export. Cette année-là :

  • 5,32 millions d’hectolitres exportés, l’équivalent de 710 millions de bouteilles.
  • La Zone Asie-Pacifique devient le premier client du Bordelais en valeur (44 % du total des ventes à l’export), avec une envolée spectaculaire de la Chine continentale et de Hong Kong.
  • Les valeurs moyennes s’envolent grâce à la part grandissante des Grands Crus Classés dans le mix export.

En Chine seule, Bordeaux réalise 549 millions d’euros (1er fournisseur étranger), tandis que Hong Kong affiche 204 millions d’euros, avec une progression de près de 20 % par rapport à 2011 (CIVB, La Revue du Vin de France).

Le phénomène « primeurs » et la spéculation

L'année 2012 est aussi marquée par la flambée autour des ventes en « primeurs ». Les investisseurs étrangers, notamment asiatiques, voient dans les grands Bordeaux non seulement un plaisir gustatif, mais aussi une valeur refuge et un actif spéculatif. Les châteaux comme Lafite Rothschild, Mouton Rothschild ou Latour sont omniprésents dans les circuits internationaux de la revente.

  • Londres, Hong Kong et Singapour deviennent des places fortes du négoce de Grands Crus.
  • Plusieurs caisses de Bordeaux s’envolent à des prix records lors des ventes aux enchères, transformant le vin en produit financier.

Cette appétence a quelques revers : dans certains segments, l’explosion des prix entraîne une raréfaction de l’offre pour les clients historiques (notamment européens). Le Bordelais doit alors composer avec une double clientèle, entre nouveaux amateurs fortunés et marchés traditionnels exigeants.

Une diversification géographique malgré tout

Outre l’Asie, Bordeaux demeure incontournable au Royaume-Uni (2e marché, 260 millions d’euros), en Allemagne, en Belgique, aux États-Unis (4e marché, 168 millions d’euros, stable malgré la concurrence intérieure). Mais, pour la première fois, le centre de gravité des ventes bordelaises bascule franchement vers l’Est. Ce phénomène dépasse le pur effet de mode : il modifie durablement la géographie mondiale des amateurs de Bordeaux.

Bourgogne : finesse et rareté à la conquête du rêve international

L’ascension des grands crus dans la cour des très grands

La Bourgogne, traditionnellement moins volumineuse que Bordeaux, joue la carte de la rareté et de l’excellence. Cette stratégie porte ses fruits en 2012 :

  • Environ 88 millions de bouteilles exportées dans 160 pays.
  • Chiffre d’affaires à l’export : 742 millions d’euros, +13 % par rapport à 2011, record historique (BIVB).
  • Le vin blanc demeure le leader, représentant près de 60 % des volumes exportés, mais les rouges et les crus prestigieux (Gevrey, Vosne, Meursault, Puligny, Chassagne...) dopent la valeur globale des exportations.

Les prix moyens augmentent fortement, portés par la soif internationale pour les terroirs classés, même sur les marchés les plus concurrentiels. Les allocations sur certains domaines (Domaine de la Romanée-Conti, Armand Rousseau, Leflaive, Ramonet...) sont plus convoitées que jamais.

La diversité des marchés : une force bourguignonne

Contrairement à Bordeaux, la Bourgogne ne concentre pas ses exportations sur quelques marchés mais tisse une toile plus diversifiée :

  • Les États-Unis restent le premier client en valeur (141 millions d’euros), en hausse de 18 %, confirmant l’appétit croissant des Américains pour le Pinot Noir et le Chardonnay bourguignons.
  • Le Royaume-Uni suit, avec 100 millions d’euros, en progrès grâce à la montée en gamme des cartes des restaurants et à l’intérêt constant des sommeliers pour la finesse des crus bourguignons.
  • Le Japon constitue un pilier stable (87 millions d’euros), avec une fidélité remarquable de la clientèle locale aux appellations historiques.
  • La Chine affiche une croissance fulgurante (+40 % en valeur), mais sur des volumes modestes comparés à ceux de Bordeaux.

À noter l’émergence de marchés plus confidentiels mais porteurs à long terme, tels le Canada, la Corée du Sud, la Suisse ou encore l’Australie, où la Bourgogne séduit une nouvelle génération d’amateurs sensibles à l’authenticité du terroir.

Styles, prix et conditionnements : quand les habitudes bougent

Le culte du grand format et de la valeur symbolique

En 2012, un phénomène marquant unit Bordeaux et Bourgogne : la demande pour les grands formats (magnums, double-magnums) explose, en particulier en Asie. Ils sont offerts en cadeaux, utilisés dans des banquets, ou gardés comme trophées. Le vin déborde ici du champ de la consommation pour devenir porteur de prestige social.

  • À Hong Kong, des ventes aux enchères pulvérisent des records pour des séries de flacons rares (magnums de Romanée-Conti, caisses de château Lafite en Imperiale...)
  • Bordeaux innove parfois avec des éditions limitées numérotées, des coffrets siglés, ciblant une clientèle collectionneuse privée ou corporate.

On note aussi l’essor des vins « de soif » chez les jeunes exportateurs bourguignons : chablis, aligotés et pinots d’entrée de gamme pour conquérir de nouveaux marchés, avec des prix plus accessibles (source : Le Moniteur du Commerce International).

Montée en gamme et premiumisation

Partout, la notion de « premiumisation » s’impose. Les négociants bordelais misent sur des signatures prestigieuses (Pétrus, Cheval Blanc, Haut-Brion) pour charmer les nouvelles fortunes chinoises ou indiennes. La Bourgogne, elle, profite d’un phénomène d’élitisation : le raréfaction du foncier, la petite taille des exploitations, les faibles rendements font monter la valeur perçue, suscitant un nouvel engouement spéculatif, presque artistique, pour certains crus.

Résonances et défis pour l’avenir

2012 restera comme une année de charnière dans l’histoire de l’export de Bordeaux et Bourgogne. Le grand basculement vers l’Asie consacre Bordeaux comme référence incontournable auprès des nouvelles élites, mais attire aussi de nouveaux défis : risques de bulle spéculative, équilibre à trouver entre marché interne et international, et dépendance croissante à quelques marchés sensibles à la conjoncture.

Pour la Bourgogne, cette année confirme que, même en petites quantités, la force d’un terroir et d’un récit peut construire une renommée mondiale. La diversification des débouchés, l’appui sur des marchés matures comme les États-Unis et le Japon, et la capacité à transmettre une émotion plus qu’un produit standardisé, sont des leviers pour durer dans la mondialisation.

Derrière ces chiffres, il y a toujours, bien sûr, des histoires humaines. Celle d’un jeune négociant bordelais qui, en 2012, rêve de faire goûter son Sauternes à un banquet de Canton. Celle d’un viticulteur bourguignon qui se réjouit de voir ses bouteilles traverser l’Atlantique jusqu’aux tables new-yorkaises. L’exportation, ce n’est pas seulement l’économie : c’est le vin qui voyage, s’adapte, séduit, inspire, évolue. Et c’est au fond une invitation : celle de découvrir, à chaque millésime, de nouveaux horizons.

  • Sources principales :
    • CIVB - Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux, rapport annuel 2012
    • BIVB - Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne, Bilan économique 2012
    • Fédération des Exportateurs de Vins & Spiritueux de France (FEWS), Communiqués 2013
    • La Revue du Vin de France, Numéro spécial Export 2012-2013
    • Decanter, Market Analysis 2012
    • Le Moniteur du Commerce International, Dossier Export 2012

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